Le monde brule, l’Europe se chamaille

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(BRUXELLES2) Ce qui s’est passé samedi à l’Eurogroupe est assez dramatique. Aujourd’hui chacun se rejette, l’un sur l’autre la faute : M’sieur, c’est lui qui a commencé. Non M’dame, c’est lui… L’Europe ressemble un peu à une cour de récréation, où l’intérêt général est une chose assez peu partagée à une exception près, notable, qu’il faut souligner : Jean-Claude Juncker jour son rôle  semblant le dernier défenseur d’une valeur, qui parait presque démodée, l’intérêt européen.

Briser la vaisselle ne suffit pas

Oui, effectivement, Alexis Tsipras a joué un sale tour aux négociateurs, en provoquant un référendum, in extremis. Mais avait-il un autre choix ? Est-ce que le programme proposé avait quelques chances de passer la rampe au niveau de son parti. Et ne conduisait-il pas sûrement à l’éclatement de Syriza et de sa majorité. Perdu pour perdu, autant jouer le grand 8 alors et provoquer un référendum. Avoir cru, côté européen, qu’on pouvait écraser la volonté grecque d’un seul coup de marteau est un brin autoritaire et inconséquent. Avoir cru, côté grec, qu’on pourrait changer le cours des négociations juste avec de la sémantique et un coup de force était tout aussi illusoire. Bref la vaisselle est cassée, le couple est séparé.

Une crédibilité européenne entamée

Mais, au final, ce que l’Europe montre surtout : c’est son impuissance. Varoufakis n’a peut-être pas raison quand il dit que cela entame la crédibilité démocratique de la Zone Euro. On peut dire que cela entame la crédibilité, tout court, de l’Europe. Quel crédit aura demain l’Europe quand elle parcourra le monde pour donner des leçons de solidité économique de démocratie ? Ou qu’elle prônera les vertus de la négociation et du dialogue ? Honnêtement cela va être difficile. Et je souhaite beaucoup de courage aux diplomates européens dans les prochains mois en poste dans les pays difficiles. Car la Grèce, pour être un « petit » pays, est connue dans le monde entier, ne serait-ce que pour son histoire, ses armateurs, ses armateurs. Ce n’est pas l’Irlande ou l’Estonie, ou même l’Espagne ou la Finlande, n’en déplaisent à ces pays qui jouent un rôle important.

Le pari de l’instabilité grecque : dangereux

L’Europe joue un jeu très dangereux aujourd’hui. Parier sur le renversement du gouvernement Tsipras, démocratiquement ou non, sur l’arrivée d’un nouveau gouvernement au pouvoir, c’est jouer avec les allumettes sur un baril de poudre. Déstabiliser encore un peu plus la Grèce et risque d’avoir un Etat instable, au sein de l’Union européenne, face à la Libye à la dérive, non loin du Moyen-Orient, en proie à plusieurs conflits majeurs (Syrie, Irak…) et frontalier d’une Turquie, en proie à ses propres difficultés, c’est d’une inconséquence folle ! Oui il va falloir sans doute faire une entorse à certains principes, à certains dogmes, de part et d’autre, ne serait-ce que pour éviter de renforcer cette instabilité.

L’Europe peut-elle se permettre une nouvelle crise ?

Poser la question. C’est y répondre. Cela fait bientôt six ans que l’Europe vit repliée sur elle-même centrée sur ses propres crises, son mal-être, ses problèmes graves d’ordre financier et économique. Pendant ce temps, le monde continue de tourner. Certes l’Europe a continué de s’intéresser au monde extérieur. Mais sans doute pas avec l’attention qu’il aurait mérité. La crise en Syrie, en Ukraine, en Libye et par la suite la crise migratoires n’ont pas du tout été ni prévues, au plan politique, ni commencées à être jugulées avant de devenir quasiment impossibles à gérer. Les Chefs d’Etat et de gouvernement n’y ont prêté qu’une attention très limitée, en tout cas trop limitée par rapport à l’ampleur des problèmes.

Plusieurs zones en feu

Le conflit en Libye en 2011 ouvrait un vacuum que l’Europe n’a pas voulu vraiment occuper. Aujourd’hui elle se retrouve avec un trou noir devant sa porte. Le conflit en Syrie qui a suivi n’a pas été perçu dans sa dynamique destructive et exportatrice de réfugiés que d’un point de vue humanitaire.

Aucun débat d’importance sur la Syrien’a été tenu, mis à part une politique de sanctions la plus dure possible (mais sans une once d’efficacité sur le terrain). Quant à la guerre en Irak, elle est quasiment passée inaperçue pour les Européens.

Le déclenchement d’une politique d’association avec l’Ukraine notamment n’a pas bien été réfléchie dans sa perception par la Russie ; l’euphorie pro-Maidan s’est vite envolée et le refus d’abord fier de l’Europe de négocier à trois (Russie-Ukraine-Europe) s’est très vite évanoui devant le poids des réalités. Ce n’est qu’ensuite que le problème a été pris en conséquence, avec plusieurs réunions au sommet. L’Ukraine est d’ailleurs le seul sujet à avoir nécessité du débat européen de haut niveau.

La montée en puissance de Boko Haram n’a pas été perçue à sa juste mesure. Le conflit au Yemen a été quasi-ignoré. Quant à l’Erythrée, soyons honnêtes, on s’en contrefout, etc.

La seule crise qui a réussi à être jugulée est celle au Sahel – Mali, grâce d’une part à l’intervention (rapide, décisive) française et l’action complémentaire assurée ensuite au plan européen. Il faudrait y ajouter la crise en Somalie où le rôle joué par les Européens dès avant les années 2010 est assez décisif (on ne le dit jamais assez !).

Certaines mesures de « containement » urgentes

Au final, aucun des conflits qui sont aujourd’hui dans le voisinage ne peut être imputé, directement ou indirectement, à l’Europe. Et il n’est pas certain qu’une action décisive et éclairée aurait permis de les résoudre tous. Mais ce qui est sûr c’est que les Européens n’ont pas consacré toute leur énergie ni leurs moyens à tenter de les prévenir, puis de les juguler et enfin de les éteindre. Un autre conflit ou une autre crise peuvent survenir aujourd’hui ; et l’Europe risque bien de rester atone et aphone.

Liban, Egypte, Tunisie…

Les 28 doivent aujourd’hui faire tout ce qui est en leur pouvoir pour garder stables des pays de la région : le Liban, l’Egypte, la Tunisie, voire la Turquie et l’Algérie qui, s’ils basculaient sèmeraient le trouble. Ils ne doivent pas considérer comme trop lointains les conflits ou crises en Erythrée, au Soudan, au Burundi, au Nigeria… car ceux-ci nourrissent ou peuvent nourrir les migrations d’aujourd’hui ou de demain et des instabilités dans les pays voisins.

Le trou noir libyen

Quant à la situation libyenne, qui est plus dramatique qu’on veut bien le croire, elle impose des mesures d’urgence. Si demain, Daech et consorts, arrivent à conquérir un peu plus de territoire, à s’organiser, à mettre en place une force d’action terroriste, en piégeant ou envoyant des bateaux lestés de bombes, l’Europe pleurera…

Européens réveillez-vous !

L’heure est grave aujourd’hui pas seulement pour la Grèce mais pour une certaine quiétude européenne. Il serait temps que les Européens le ressentent et prennent des mesures décisives, extraordinaires, hors du commun. Car la période actuelle est extraordinaire et hors du commun. Il serait temps aussi que les réunions de chefs d’Etat et de gouvernement ne soient pas cantonnés à d’aimables palabres sur l’avenir économique du continent qui sont importants certes, mais ne peuvent suffire, et prennent en considération à chaque réunion au moins un des « gros conflits » qui menacent l’Europe …

(Nicolas Gros-Verheyde)